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dimanche 24 mai 2015

lundi 24 novembre 2014

Mouton - Discours n°11


ou la philosophie du berger



MOUTON : du gallo-roman mŭltōnem, accusatif de mŭlto, mot gaulois et maout, « bélier castré » en breton. Mammifère herbivore de la famille des ovidés, à poils laineux et frisés.
Sens fig. Personne incapable de prendre une décision et qui se contente de suivre un meneur (dit mouton de Panurge). « Ils l’ont tous suivi comme des moutons. »

    Par avance pardon. Pardon pour cet animal si charmant. Pardon a tous ceux qui bergers ou éleveurs, n’ont pas à rougir de manipuler tous les jours le troupeau. Ils ne seront en rien dans mon propos, tenus pour responsable de dictature ou de malveillance envers leurs semblables. La langue Française permet bien des manipulations du sens des mots. Aussi le mot « Mouton », sera employé ici, dans son sens des plus figuré.
Et je conserve toute mon affection à celui qui dans les campagnes… guide ou se laisse guider…

      J’ai pris l’habitude de compter des moutons imaginaires avant de dormir, ça aide pour s’endormir plus facilement. Il y a parfois des situations à en perdre la laine… Car le chemin qui mène à la révolution d’une société, à un changement de comportement, ou à une simple remise en question de son propre mode de vie ; n’a rien d’habituel. Et cela sort même d’une certaine logique.
     Brebis égarée pour les uns, mouton à cinq pattes ou vilain mouton noir pour les autres. Il y en a qui ont quitté le troupeau pour devenir berger. Pas le berger leader, non. Plutôt berger « gardien » de valeurs. Gardien de la cité, gardien de savoir-faire, gardien d’une certaine morale ou éthique. Jardiner, partager, tricoter, écrire ou raconter, chercher, trouver et réussir et créer, ils sont paysans, artisans et artistes, membres actifs d’une association.
     Ils y en a même qui vont plus loin dans la démarche. Et qui bien que restant doux comme des agneaux, deviennent mouton enragé ; homme ou femme, paisible, qui sort soudain de son caractère pour défendre des idées et moutonner (dénoncer en argot). Ils sont zadistes, presses alternatives, autres activistes et révolutionnaires.
Prendre un chemin différent, peut prendre plusieurs formes. Mais la direction est souvent la même : le changement de notre société.
     Mais finalement, sortir du troupeau, c’est croire agir pour le bien de tous. « Croire » ! Car il semblerait que pour le reste du troupeau, cette divergence soit considérée comme le loup dans la bergerie… Car sortir du troupeau, c’est marquer une certaine rupture, c’est se différencier de la masse et s’affirmer. L’individu va être assimilé à un dissident, à une brebis galeuse. Car la marginalisation c’est une forme de dénonciation de ce qui nous tourmente, de ce qui ne va pas dans le troupeau : vivre en marge du système car on n’est pas d’accord. Alors ça dérange, ça questionne et remet en cause chacun d’entre nous et surtout, le troupeau. Le marginal devient le loup et les moutons du troupeau vont s’unir contre lui.
Si bien que souvent le mouton ne peut perdre de plume, le loup, quant à lui dans les histoires, finit tondu comme un mouton.
Mais revenons à nos moutons…

     Qu’est ce que de suivre le troupeau ? Pourquoi est-il honorable (ou pas ?) que des êtres humains suivent sans réfléchir une obligation, une ligne de conduite, ou un acte ? Ordonné ou proposé par un autre semblable, qui se définit comme un chef avec ou sans proclamation.
L’homme est un être grégaire, il s’organise en communauté. Il n’a dans sa majorité, pas pour habitude de vivre en solitaire. Il y a bien sûr aisance à vivre en groupe, en tous cas de figure. Mais il implique de fixer des règles pour toute vie en société. Et plus cette société est grande et plus elle est régie par une organisation qui donne pour chacun, le titre de penser ou de faire,  le titre de décider ou d'obéir. Car si chacun est à faire sa tache, qui peut donc prendre le temps de décider pour le bien commun. Ainsi ont été établis les oligarques . Il est certain que notre organisation actuelle créer un clivage entre décideur et obéissant. Car pour être décideur, il faut peser un poids face à l’autre, se mesurer et montrer que l’on est force. L’élu, le chef ou le dictateur se démarque par sa puissance face aux autres membres de la communauté. Cette puissance est qualitative et surtout quantitative. Elle tient pour unité de mesure, l’argent. Alors notre société est régie par l’économie.
     Mais il y a aussi un sentiment moral d’appartenance. Membre d’une communauté, d’une classe, d’un territoire etc. Il n’est pas toujours bien venu de faire bande à part quand on vit dans un contexte grégaire. Le châtiment de se voir faire bande à part, peut devenir un fardeau porté à vie.
Aussi il est préférable de suivre le troupeau.
     Car se laisser mener c’est garantir bien des avantages. De la sérénité au paraître, ne pas prendre la décision c’est profiter d’un calme tout relatif certes, mais tout de même bien confortable. Car c’est bien  de là que viennent nos problèmes. Le confortable : l’avoir, l’être, le consommé puis le jeté ; conditionne le mode de vie actuel. Et puis en redemander quand la source se tarie, est simple quand la masse l'exige. Car comme pour le reste, seul on est différent, on est rien. En troupeau on obtient ! Pour obtenir gain de cause et préserver son confortable, le troupeau est une force quand il est regroupé. Une force qui peut s’imposer même face à la toute puissance économique du décideur.
Car en réalité le mouton est individualiste mais dans le troupeau ! Cette masse que l’on traite dans ce propos n’est en fait que bien relative. Car elle ne se manifeste que pour préserver son confort. Bien en réalité le mouton est au jour le jour, bien plus replié sur lui-même que solidaire de la masse. C’est ce qui fait sa faiblesse. Le décideur l’a bien compris et il utilise sa force pour maintenir, contenir et diviser le troupeau. L’individualisme n’a rien d’une solution, il faut se défaire de cette idée. L’individu n’existe que dans le rêve de chacun car c’est ensemble que nous vivons.
     Le marginal est une menace pour le décideur. C’est le désobéissant, il se manifeste et créer le trouble. Car celui qui vit en marge du système sort de toute maitrise. La brebis galeuse  en sortant du troupeau, a pris le chemin de l’autonomie. Mais seul, le marginale reste faible mais pouvons nous imaginer la force que peut représenter un troupeau de brebis galeuses ?

     Alors s’il faut un berger, il est certainement plus indispensable d’avoir des moutons. Car c’est en masse que notre société évolue. La force de la masse donne le ton sur l’importance du changement. Le berger n’a que le bâton pour se différencier du reste du troupeau. Car il est lui-même mouton. Et si l’on croit au bâton de berger, il n’est lui aussi qu’une énergie collective. Car finalement c’est toujours le troupeau qui est aux commandes et qui décide de la direction… 


Mikael HARDY, Ecole Paysanne 35




dimanche 26 octobre 2014

Une utopie - Discours 3

    UNE UTOPIE

      "projet d'organisation politique idéale, considéré comme irréalisable"


discours n°3




La civilisation, c'est l'état d'évolution d'une société, tant sur le plan technique, intellectuel, politique que moral. La civilisation développe des normes de comportements en société, ce comportement civilisé est celui qui permet aux hommes de vivre ensemble pacifiquement.

Notre civilisation est née sur les restes de l'Empire Romain et a longtemps été appelée Judéo-chrétienne. Cette dénomination vient du moyen-age car à l'époque la religion était omniprésente. On parle maintenant de civilisation occidentale. Mais on pourrait tout aussi bien l’appeler de manière plus explicite : « la civilisation des Marchands ».

Les Marchands sont des individus qui accumulent des richesses et spéculent avec.
C'est à dire qu'ils espèrent un bénéfice en anticipant sur l' évolution des cours des biens ou des matières premières. Ils ne produisent rien, ne fabriquent ni ne construisent rien, n'écrivent pas, ne chantent pas. Ils n'apportent absolument rien à la société mais vivent à ses crochets en spéculant sur le travail des autres. C'est à dire qu'en amassant des richesses, ils redéfinissent la valeur du travail et des biens : valeur qui n'a pas de lien avec la réalité de ce travail ou la nécessité des biens. Car au fur et à mesure du temps, ces Marchands se sont donner les moyens d'influencer l'évolution des cours, pour être sûr de leurs bénéfices.

Notre civilisation est pour cela radicalement différente de toutes celles qui nous ont précédés, de par la place accordée à la Propriété Privée.

Dans les civilisations précédentes (en gros les 9000 mille dernières années!), les grandes dynasties royales (orientales, extrême-orientales, égyptiennes, et américaines) détruisaient périodiquement les foyers de marchands autonomes qui s'enrichissaient aux dépens de la société et à leurs dépens .
Ces dynasties prélevaient des impôts mais elles étaient légitimes sur ce point car finançaient les grands travaux agricoles (irrigation), organisaient, avec les fonctionnaires et les prêtres, les échanges, dans le pays et avec les pays voisins.
La terre était nationale, personne ne pouvait en devenir propriétaire individuel, par contre l'usufruit, l'utilisation, pouvaient en être collectifs ou individuels.
Ces dispositions rendaient inaliénable la terre et le territoire. La société dans son ensemble était d'accord sur ce principe.

Il ne s'agit pas ici de promouvoir les dynasties mais de mettre en avant une autre conception du monde et de la place de l'humain dans celui-ci.
Notre civilisation a démarré avec les mêmes principes, du fait de l'héritage chrétien.
Mais au fil des siècles, les monarchies européennes ont peu à peu arrêté de ruiner périodiquement ces Marchands, préférant les utiliser pour financer les guerres ou les grands ouvrages.
Avec les Lumières qui portent les idéaux d'émancipation de l'être humain, les Marchands imposent leur droit à la liberté d’entreprise.

La Révolution Française a été l'opportunité pour ces Marchands, devenus notables, d’asseoir leur légitimité. La III ème République (1870-1940) impose finalement les principes républicains mais sous l'égide d'hommes représentant les idées et intérêts des Marchands. Ils sont d'ailleurs baptisés les « Opportunistes » et il est intéressant de noter que cette République est porteuse des trois guerres avec l'Allemagne.


Les bases du droit économique et social français sont écrient à cette période. C'est l'age d'or de la petite propriété.
Cent ans plus tard le capitalisme total a soumis les États.
Ainsi pour la première fois depuis la sédentarisation de l'être humain, des individus s’approprient ce qui jusque là a toujours été considéré comme un bien commun : la terre et les richesses qui en découlent.

Il est temps de faire une pause ici car j'ai quand même utilisé des gros mots ! « Civilisation des Marchands » : mais c'est Marxiste ça !
Et oui ! Mais il est bon de rappeler qu'avant d'être économiste, Karl Marx était historien.
Avant d'avancer les thèses socio-économiques que l'on connaît, il a dressé un bilan de notre civilisation et que l'on soit d'accord ou pas avec ses théories (et ce n'est vraiment pas le sujet ici !) on ne peut remettre en cause la véracité historique qu'il a mis en évidence avec la civilisation des Marchands.

S'interroger sur la propriété privée foncière aujourd'hui c'est donc mettre en question cet état de fait car la nationalisation des terres n'a rien d'aberrant, c'est au contraire réaffirmer un principe qui fait loi depuis l'origine des sociétés humaines.
Car malgré ce que l'on veut nous faire croire aujourd'hui le capitalisme n'est pas un régime politique ; à savoir l'art de vivre ensemble ; mais un système économique ; soit l'art de gérer les biens. Ce sont deux choses totalement différentes. Le capitalisme est un système économique fondé sur la primauté des capitaux privés.

La propriété privée est vécue aujourd'hui comme le summum de la liberté ; mais c'est bien pour les Marchands, que c'est une liberté. Liberté d'accumuler et de spéculer.
La propriété privée a usurpée sa place au sein de notre société, en se faisant passer pour ce qu'elle n'est pas : une liberté individuelle, alors qu'au contraire c'est l'affirmation de la loi du plus fort.

Toute notre organisation sociale est basée sur la capacité (ou non!) de chacun à accumuler des capitaux. Le niveau de cette accumulation dicte la place à laquelle chacun peut ainsi prétendre. Ainsi la qualité humaine se résume à ce qu'elle rapporte. Nous sommes aujourd'hui parqués dans des cases étroites qui occultent totalement la complexité et la sacralité de la vie humaine.

Le capitalisme n'est jamais rassasié, sa raison d'être est de croître sans limites. C'est aussi pour cela qu'il s’accommode si bien du progrès technique et scientifique car la production de nouvelles richesses engendre forcément de nouveaux profits. Dans cette logique, que ces richesses soient utiles ou non à l'humanité n'est pas une question qui se pose.
Le propre du capitalisme est donc de diviser, puisqu'il ne s'agit pas de partager mais d'accaparer. Diviser les individus, les États, les Régions. C'est pourquoi le capitalisme est de nature guerrière, car sous tendu par l’agressivité de l'accaparement.

Mais s'opposer au capitalisme n'est pas s'opposer à l'économie de marché.
L' économie de marché découle des échanges rendus nécessaires par une plus grande spécialisation du travail : Chacun produit un bien spécifique et doit échanger avec les autres pour se procurer les biens qu'il ne produit pas.
Elle naît de la transition entre la vie primitive et la vie civilisée, entre la pré-histoire et l'histoire, entre le nomadisme et la sédentarisation. Mais elle n'a besoin en rien de l'accumulation.
Le capitalisme n'est pas une économie de marché, c'est l'économie des Marchands. Remettre en cause la Propriété Privée signifie donc remettre en cause l'accumulation, pas les échanges.

Notre civilisation arrive aujourd'hui à un tournant majeur car son but est atteint. Les Marchands ont accumulé, accumulé (aujourd'hui les 10 % les plus riches détiennent 86 % de la richesse mondiale) et l'assouvissement de cet objectif ne laisse que deux voies possibles :
soit on rase tout pour relancer le processus de production et d'accumulation (une bonne petite guerre et ça repart !)
soit on change de paradigme, c'est à dire qu'on invente de nouvelles normes de civilité, de savoir vivre ensemble.

Parler de Réforme Agraire peut surprendre mais la réforme agraire libérale est, elle, déjà en marche : la ferme des 1000 vaches nous le montre.
Notre syndicat a donc un rôle essentiel à jouer pour proposer une autre réforme agraire, un nouveau modèle agricole, qui assure notre souveraineté alimentaire et redéfinisse des normes de civilités plus humanistes.
Bien sûr revenir à Marx (encore une fois l'historien et pas l'économiste) peut faire peur à certains mais il est temps que la gauche se décharge de sa culpabilité !
Si nos aînés sont blasés de ces utopies, les plus jeunes, eux, sont enragés face à ce monde qu'on leur a légué !

Nous avons besoin d'imaginer autre chose !
Remettre en cause la propriété privée peut s'imaginer autrement que par la « dictature du prolétariat »!
Parler de retour à la terre peut s'imaginer autrement que par la « révolution culturelle maoïste » !
Le projet de loi d'Aménagement du Territoire et du Cadre de Vie que propose Edgard Pisani dans son « Utopie foncière » peut résoudre la majeure partie des problèmes que nous connaissons aujourd'hui quand à l'accès au foncier et a le mérite d'être prête à l'emploi.

L'utopie est définie dans le dictionnaire par : « un projet d'organisation politique idéale, considéré comme irréalisable ».
« considéré » : nul doute que les mouvements féministes des années 1920 réclamant le droit de vote, les premiers noirs qui ont lancés le mouvement des droits civiques aux États-Unis, pour ne citer qu'eux, ont sûrement dû être qualifiés d'utopistes en leur temps.

Alors qu'attendons nous pour être utopistes !




Clarisse Prod'homme, école paysanne 35